Ils le tiennent pour le meilleur homme du monde, et fut fils, selon leur dit, d'un roi grand et riche qu'ils avaient ; et fut de si bonne vie qu'il ne voulut jamais se mêler des affaires mondaines, ni être roi.
Et quand son père vit qu'il ne voulait pas être roi ni se mêler d'aucune affaire, il en eut grande colère et le tenta par de grandes promesses. Mais il ne voulait rien entendre, et le père en avait grande douleur, et aussi parce qu'il n'avait nul autre fils à qui il put laisser son royaume après sa mort.
Le roi fit faire un grand palais et fit mettre là son fils ; et le faisait servir par un grand nombre de pucelles, les plus belles qu'il avait put trouver, afin que son cœur puisse se laisser prendre aux choses mondaines.
Il était si sérieux que jamais il n'était sorti du palais et n'avait jamais vu un homme mort ni nul autre qui ne fut saint, car le père ne lui laissait voir aucun voyageur ni aucun homme.
Or, il advint que ce dam oiseau, chevauchant un jour sur un chemin, vit un homme mort, et il en fut tout étonné, parce qu'il n'en avait jamais vu aucun. Et le voilà qui demande à qui étaient avec lui ce que c'était : et ils lui disent que c'était un mort.
Comment ? fit le fils du roi, tous les hommes meurent donc ?
Oui, ils meurent…
Il continua à chevaucher tout pensif. Et après avoir chevauché quelques temps, il rencontra un très vieil homme qui ne pouvait marcher et n'avait dent en bouche.
Et quand le fils du roi vit ce vieillard, il demanda pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux qui était avec lui dirent que la vieillesse l'empêchait de marcher et lui avait fait perdre ses dents ; et quand le fils du roi eut entendu cela du mort et du vieil homme, il revint dans son palais et se dit à lui même qu'il ne resterait plus dans ce triste monde et qu'il irait à la recherche de celui qui ne meurt jamais.
Si bien qu'une nuit, il sortit tout seul du palais et s'en alla dans les grandes montagnes très écartées. Et il demeura très honnêtement, et menait âpre vie, et faisait grande abstinence, comme s'il avait été chrétien. Car s'il l'avait été, à cause de la bonne et honnête vie qu'il menait, il aurait été un saint.
Et quand il fut mort. Il fut trouvé et apporté à son père. Et quand le père vit mort celui qu'il aimait plus que lui même, il s'en fallut de peu qu'il ne devint fou de douleur. Et il fit faire à sa ressemblance une image d'or et de pierres précieuses, et le faisait adorer par tous ceux du pays.
Et ils disaient tous qu'il était Dieu, et ils disent encore. Et ils disent qu'il mourut 84 fois : la première il mourut homme, et puis devint bœuf, et bœuf il mourut, et devint cheval. Et mourut 84 fois et chaque fois d'une autre espèce de bête.
Et la dernière fois qu'il mourut, il devint Dieu, selon ce qu'ils disent. Et ils le tiennent pour le plus grand Dieu qu'ils aient.
Et sont encore sur la montagne les cheveux, les dents et l'écuelle de celui qui y vécut, qu'ils appellent Sagamoni.
Ainsi a t'il été raconté. 